Ricardo nous a quitté le 25 décembre, il laisse dans ma vie un grand vide, moi qui suis et restera le « jeune » architecte avec lequel il s’est associé. Il fut mon complice, mon guide, mon ami.

Ricardo, que je connaissais à peine, m’a proposé il y a plus de trente ans de participer au concours pour le réaménagement du quartier des Halles à Paris, concours d’idée, réaction d’orgueil de la profession face à une catastrophe annoncée, sans autre enjeu que de montrer des possibles. Pendant deux mois, chaque jour je suis monté dans son atelier-appartement, son monde, ou nous dessinions un Paris apocalyptique sous le regard de Prométhée, les seins de Salomée, une frise de visages porcins et le tétraktys du maudit, et ses autres sculptures. Entourés de maquettes de projets architecturaux tels que je ne pensais pas même qu’ils puissent avoir été imaginés. J’étais étudiant à Paris, il enseignait à Lille, je découvrais un grand monsieur, d’une gentillesse désarmante, d’une humanité et d’une culture formidable, mais surtout d’une puissance créatrice incroyable qui me montrait qu’un architecte est avant tout un artiste.

Quatre ans plus tard, j’avais fini mes études, passé 2 ans au Moyen-Orient, je rentrais à Paris. Il m’a à nouveau, proposé de le rejoindre. Il avait, entre-temps, rencontré Jean Pierre Lefèvre qui dirigeait la Sodedat 93 et espérait enfin pouvoir construire en France. Car depuis qu’il s’y était installé, vingt ans plus tôt, quittant Cuba et sa révolution au romantisme perdu, aucun de ses projets Français n’avait été réalisé. Seul, au bord du Rhin, au Lichtenstein, un petit musée à l’espace intérieur stupéfiant, une main de géant qui sort de la montagne pour recevoir en pluie l’or du fleuve, montrait que le génial architecte des écoles d’arts de La Havane était en Europe.

Ces écoles d’art, beaucoup a été dit et écrit sur elles et le merveilleux film d’Alysa Mahmias, Unfinished Spaces en parle bien mieux que je ne le pourrais. Je voudrai revenir, cependant, sur la leçon de créativité, d’enthousiasme et de liberté que nous donnent Ricardo Porro, Vittorio Garatti et Roberto Gottardi , et j’ajouterai pour Ricardo, la leçon d’ambition et de réalisme. Car Ricardo a toujours été réaliste et orgueilleux. Il fallait répondre avec des moyens extrêmement limités à la volonté utopique mais catégorique d’une révolution triomphante.

Bien peu d’œuvres architecturales sont bien nées dans de pareilles conditions ; désorganisation générale de l’économie, pressions politiques, manque chronique de certains matériaux, disparition de l’encadrement des entreprises etc. Les écoles furent construites, ou presque. Mais Ricardo, Garatti et Gottardi ont fait plus que cela, ils ont cherché au plus profond des traditions hispaniques, africaines et caraïbes, un langage architectural nouveau, frais et jouissif, pour exprimer pleinement, sans acier mais avec passion, une humanité libérée.

Il est bien facile de considérer que ces bâtiments extraordinaires ne sont que le fruit de cette époque enthousiaste et romantique, mais, quelles architectures nous ont laissé les autres révolutions ? les libérations populaires ? les printemps ou les chutes de murs ? Souvent le pire.

À la Havane, les trois architectes n’ont pas cherché à magnifier la révolution et son chef, ils ont fait œuvre d’art et d’architecture. Ils ont imposé leur humanisme, leur vision organique de l’architecture, proche de celle de Wright ou de Scharoun c’est-à-dire fondée sur le rapport entre un site, dans son environnement physique, historique et culturel, l’usage et la vie. Ils y ont ajouté leur propre monde onirique, et ont fait de ces murs, voutes et coupoles de briques des espaces d’une poésie généreuse. Pour certains cette vision de l’architecture trop personnelle, artistique, était révoltante, comme le fut celle d’un Gaudi, mais pour ceux qui y ont vécu ou travaillé, l’architecture de ces écoles a véritablement apporté enthousiasme et poésie dans une époque de leur vie.

Ricardo est arrivé en France en 1966 et malgré le soutien sans faille de certains architectes comme Claude Parent ou journalistes comme Marc Emery et Patrice Goulet, le dédain des rationalistes, l’incrédulité et le cynisme du matérialisme ambiant ont, pendant vingt ans, systématiquement refusé sa créativité. Ces mêmes rationalistes ont, à cette époque, détruit les halles de Baltard et les gares de Guimard.

Le village de vacances de Vela Luca, géant émergeant de l’Adriatique, la maison de jeunes de Vaduz, jeune homme au corps éclatant de vigueur, les logements de Cergy si travaillés, réfléchis, complexes, humains et raffinés qui deviennent arbres au contact d’un parc, les deux maisons Janus, le musée de l’air et de l’espace dont la fabuleuse maquette organique et high-tech s’est lentement faite dévorée par les plantes de l’atelier, la bibliothèque de Villeneuve d’Asq, montagne, vallée et grotte, l’école Gonzalo, si poétique, pour ne citer que les projets dont les maquettes couvraient les murs de l’atelier, furent publiés, admirés, souvent en dehors de France, mais pas réalisés. Pourtant tous étaient constructibles, tous étaient fonctionnels.

Heureusement, Ricardo était enseignant, ainsi il a pu théoriser, développer et exprimer sa pensée, parler de ce que l’architecture veut dire, doit dire. Transmettre.

En 1986 donc, Ricardo reprenait espoir, et me demandait de le rejoindre. Une passerelle sur l’autoroute du nord, puis un ensemble de logements à Stains et le concours gagné du collège Elsa Triolet à Saint Denis. D’abord chez lui, rue Vergniaud, puis Passage Brady dans ce petit trois pièces coincé entre des ateliers de couture du sentier, qui semblait éclater dès que Ricardo y pénétrait, nous avions presque une véritable agence d’architecture.

Pourtant, autant que d’architecture, nous discutions de danse moderne, de Pina Bausch ou de Merce Cunningham, de théâtre, du Hamlet de Chéreau ou des Atrides d’Ariane Mnouchkine, des films de Tarkovsky> , de Fellini, de Bergman, de littérature, de Lernet-Holenia>, du Manuscrit trouvé à Saragosse, de la Montagne Magique, des Liaisons Dangereuses et de la Recherche, car Proust mieux que tous a décrit le charme et la vacuité de notre vie sociale. Nous discutions de peinture, du Titien, de Vermeer, de Wilfredo Lam, de Picasso - assez peu des abstraits - de sculpture, de L’extase de Sainte Thérèse du Bernin, des moulages de Rodin, de Picasso encore, de musique et d’opéra, d’Ariane à Naxos, des Noces de Figaro ou de Lulu, et aussi de cuisine, de la manière de préparer le haricot de Cuba, de la recette du Bœuf Bourguignon ou celle des spaghettis à la vodka aux noix et au roquefort. Car chacun sait qu’un architecte doit avoir lu la Divine Comédie et savoir bien cuisiner. Petit café après petit café, Ricardo, HOMO LUDENS, comme il s’appelait, partageait avec tous ceux qui nous ont accompagnés, Jean-Christophe, Richard, Sylvain, Alain et tous les autres, son immense culture, et son appétit de vivre.

Nous parlions aussi d’architecture, de l’architecture au singulier car pour lui il n’en existe qu’une, celle des artistes, celle des humanistes et des poètes, celle des créateurs. Imhotep, Hadrien, Isidore de Milet, Pierre de Montreuil, Boromini, Mansart, Gaudi, Wright, de Klerk, Steiner, Scharoun, Corbu, Renaudie, même combat ! L’exigence doit être la même, l’époque, les moyens, la technique, les matériaux, ne sont que des paramètres comme le sont le site, le climat, la culture. À cette mesure, évidemment, peu de contemporains faisaient le poids, mais Ricardo fut toujours enthousiaste des architectures remarquables qu’il découvrait. La joie qu’il avait à parler de Gotfried Böhm, Renée Gailhoustet, Calatrava, Coop Himmelb(l)au, Team Zoo, ou Makovecz, surpassait largement celle qu’il avait à critiquer certains autres. Et pourtant, Ricardo aimait quelque peu lancer la polémique, le « Il n’y a rien », asséné d’un ton définitif nous a marqué comme il a marqué ses élèves.

Nous réalisions nos projets toujours selon le même rite : comprendre le site, le programme, les attentes, organiser, trouver plusieurs schémas. Alors rechercher les images possibles et romantiser : « Lorsque je donne à l’ordinaire un sens élevé, au commun un aspect mystérieux, au connu la dignité de l’inconnu, au fini l’apparence de l’infini, alors je les romantise. » la citation de Novalis est certainement celle que Ricardo répétait le plus souvent.

Puis, par la maquette, composer, organiser et créer des espaces à la mesure de l’homme. L’espace, toujours l’espace, jamais le vide.

Elsa Triolet, ce collège-colombe, image de connaissance et de paix, et les logements de Stains, petit extrait de cet urbanisme de communication qu’a toujours prôné Ricardo, puis le collège Fabien à Montreuil et les logements de La Courneuve, la Sodedat et Jean-Pierre Lefèvre, nous ont soutenus pendant des années. Nous leur en serons toujours reconnaissants. Après, certains sont venus nous chercher : Béatrice Melon-Riyé, Jean-Philippe Devillers, Katherine Fiumani et Gilles Jaquemot ; d’autres encore nous ont trouvé un peu par hasard : Danièle Lacroix, Marcel Schott, et grâce à leur aide, leur enthousiasme, nous avons pu réaliser d’autres écoles, lycées et des projets que nous n’espérions pas, Caserne de CRS, Hôpitaux, et ce qui a tant réjoui Ricardo : une École d’art.

À chaque projet, Ricardo repartait avec le même enthousiasme, la même verve. Ses idées, ses propositions étaient toujours si inattendues, si nouvelles, souvent désarmantes de fraîcheur, et, généralement, complexes et ambitieuses. Une caserne à l’image de La Bataille de San Romano de Paulo Uccello du Louvre. Faut quand même le faire, et il faut le construire !

Il y a vingt-cinq ans, Ricardo me disait : « J’ai vécu en large et non en long, je ne ferai plus grand-chose ». Il y a deux ans, devant l’hôpital des Mureaux, il m’a pris à part pour chuchoter : « On a quand même fait de très belles choses ». Oui, Ricardo, tu nous laisses une architecture belle, puissante, humaine, généreuse et heureuse.

Le 24 décembre, la veille de son départ, Ricardo m’a dit : « Je suis fatigué, Renaud, j’en ai marre, mais tu sais, la vie est belle ! ». Oui Ricardo, la vie est belle, surtout lorsque l’on rencontre des gens comme toi.

Renaud de La Noue